Ma vie

bonsoir Philippe,

Bonne initiative de nous sensibiliser à déposer sur une page blanche notre vécu et expériences avec notre différence qu’est la cécité, je vais essayer
de
narrer mon parcours qui m’a mené de la normalité à la marginalité.

Je suis né en 1953 dans le Jura dans une famille ouvrière, j’étais un élève moyen, je me suis dirigé dans une filière professionnelle, j’ai obtenu un CAP
de mécanicien en réparation automobile et un brevet de technicien en injection appelé plus communément diéséliste. J’ai effectué ces 4 ans d’enseignement
professionnelle à Gray en Haute Saône, dans un établissement de 400 pensionnaires installé dans une ancienne caserne, le confort était très spartiate,
nous étions entassés dans des dortoirs de 100 personnes alitées dans des chambrées de 25. Malgré tout j’en garde une bonne image, ça forge son homme et
la vie en collectivité m’a certainement servi dans mes futures épreuves, car la pension à 14 ans vous enseigne l’indépendance. Depuis tout gamin je rêvais
d’être conducteur de train ou chauffeur routier, à 13 ans lors de mon orientation professionnelle, le médecin scolaire a découvert que j’étais daltonien,
que cela ne tienne je ne cheminerai pas, je roulerais. Comme la plupart des adolescents j’étais fada de sport, j’ai pratiqué le rugby de 12 ans à 19 ans
à un niveau très moyen, ce qui m’a tout de même permis d’avoir un régime privilégié lors de mon internat et de mon service national. A 18 ans en possession
de mes diplômes professionnels me voici sur le marché du travail, je devais intégrer l’usine Peugeot à Sochaux, mais devant les recommandations de mes
professeurs d’atelier qui trouvaient stupide d’avoir fait 4 ans d’enseignement professionnel méritoire, voyaient d’un mauvais oil cette éventualité. J’ai
donc opté pour la fosse, c’est-à-dire être employé dans un garage poids lourd, ce qui me réactiva mon rêve de gamin être chauffeur routier. Entre temps
j’avais devancé l’appel, aux fameux 3 jours on me confirma mon état de daltonien ce qui m’interdisait si j’en avais eu l’occasion de servir dans la gendarmerie,
on me sollicita pour prendre un engagement de 18 mois où j’aurai pu choisir l’arme de mon engagement, mon métier était prisé dans la marine. Nous étions
en 1971, pour la plupart des jeunes tout ce qui avait attrait à l’armée était banni, j’ai donc effectué mes 12 mois de service national au service des
essences à Chalon sur Saône très loin des îles paradisiaques que l’officier recruteur m’avait fait saliver. Dans le civil je passais mon permis de conduire
de voiture, j’ai essayé de magouiller pour passer le permis poids lourd, mais la grande muette a découvert que mon état de daltonien n’était pas compatible
avec l’octroi des permis militaires. De retour dans la vie civile je suis retourné au fond de la fosse, j’avais 19 ans, je ne me voyais pas de quoi rêver
dans ce métier, il faut dire que les récits des clients chauffeurs routiers ont encore réveillé mes envies de voyages. A l’âge de vingt ans mon permis
de poids lourd en poche je réalisais mon rêve de gamin, je commençais ma longue route par le transport régional, les déménagements nationaux puis le transport
de fret national en semi remorque. J’étais heureux, j’avais accompli mon rêve, nous étions une corporation où la solidarité et la convivialité étaient
le maître mot, je refusais des appels du pied de grandes sociétés de transports et d’administrations, j’étais sur mon nuage et c’était grisant. Mon oncle
ancien chauffeur routier m’avait averti « la route est longue mais pas large ». Tout me souriait, la vie était belle est facile, j’étais en bonne santé,
comme tous les jeunes et heureusement rien ne pouvait m’arriver. Cependant en février 1976, au petit matin du d’un dimanche si fatidique aux jeunes conducteurs,
je me suis endormi au volant, nous étions 2 ma passagère s’en est tirée avec une grosse frayeur, quant à moi j’ai été propulsé de la voiture dans un état
lamentable. Je vous passe ma période comateuse, mon année d’hospitalisation avec ses 12 interventions, le dégout de la vie, comment réagir, comment se
reconstituer à ce premier incident de ma vie quelque peu catastrophique pour tout individu normal. J’ai une famille fantastique qui m’a très bien soutenu,
malheureusement je pense qu’elle ne s’est jamais remise de ma vie gâchée à cause d’une gourde de jeunesse. Après 6 mois d’hospitalisation, je commençais
à émerger, je doutais des opérations miraculeuses que l’on me susurrait, ça devenait difficile pour moi je sentais que l’on me cachait la vérité. Mes parents
décidèrent de consulter un ophtalmo au 15/20 à paris, le diagnostic que je redoutais tant me fut confirmé. Aucun espoir, je ne reverrai plus, c’est irrémédiable
m’annonça le professeur, j’entendis mes parents s’effondrer, quant à moi certainement soulagé, j’ai demandé au professeur si il existait un centre de rééducation
pour mon cas. C’est là que j’ai entendu pour la première fois le nom du centre des ombrages à Marly le Roi, cérébralement tout était revenu presque normal,
mais physiquement j’étais encore loin du top. Remarcherais-je un jour sans problème, j’étais toujours dans mon fauteuil roulant ou sur le dos de mon père,
drôle de descente aux enfers. Je continuais à fréquenter mes collègues de travail, ça commençait à me peser, car ils n’acceptaient pas mon état et me disaient
qu’un jour tout pouvait recommencer comme avant, ils étaient tristes de me voir ainsi. Égoïstement j’ai espacé les invitations afin de me reconstruire,
le temps des rêves étaient terminé, la dure réalité était devant moi et la citation « la vie est une chienne, il faut savoir y mordre dedans » il fallait
la mettre en pratique. Après une année de calvaire et de souffrance, je commençais à remarcher seul, en avril 1977 pas trop fringant j’étais apte à passer
14 semaines à Marly afin d’effectuer une rééducation fonctionnelle. Quand j’y repense, le fait de pouvoir me déplacer debout sans l’aide de personne, j’étais
redevenu moi sans l’image, je crois que cela m’a motivé, j’ai découvert un autre monde est ses codes. En trois mois j’avais appris le braille intégral
et abrégé, les gestes de la vie quotidiennes, l’ergothérapie au travers de l’usinage de cannes blanches, la poterie et le tissage, et surtout pour moi
la locomotion qui allait me redonner mon indépendance. La cerise sur le gâteau, c’était le nouveau sens donné à ma vie sentimentale au côté d’une stagiaire
de ma promotion Andrée qui allait devenir mon épouse. Plus question de revenir dans le cocon familial, il avait réalisé son devoir, je quittais donc le
Jura pour m’installer à Versailles en couple, tout s’accélérait, car en septembre de la même année je commençais une formation professionnelle de standardiste
à l’AVH de Paris. Il fallait donc que je mette en pratique les 3 mois passés à Marly pour ce qui est des déplacements, car quotidiennement je devais me
rendre à Paris depuis Versailles. Au début je n’étais pas très fier, mon inexpérience et ma raideur dans ma déambulation ont beaucoup fait choir les personnes
qui me rencontraient dans les couloirs du métro. Ma persévérance m’a permis de m’imprégner très vite du manque de la vue, avec le recul à mon avis, il
est certainement plus facile de s’adapter de 10/10 à chaque oil à la cécité complète que de perdre progressivement la vue, car chaque palier est une nouvelle
adaptation et une nouvelle gifle à encaisser. Pendant mon séjour parisien nous nous sommes mariés André et moi, nous avions le projet de nous établir dans
l’Hérault d’où était originaire mon épouse, nous avons donc fait bâtir une petite maison près d’Agde. La formation professionnelle terminée nous avons
pris la direction du sud, avais-je l’envie de travailler tout de suite, en tout cas j’ai fait une petite pause, car le bonhomme en avait ras la casquette,
il fallait tout mettre à plat et ingurgiter les 3 ans de folies que je venais de subir. Nous avons pris une année sympathique1979/1980, qui nous a permis
de tisser des liens et des relations dans le village, en 1980 j’ai recommencé à avoir des fourmis, illégalement j’ai participé à l’installation d’une radio
libre, puis est venu 1981 et la légalisation des radios libres, je m’occupais d’une petite rubrique sportive ça me faisait plaisir et passer le temps.
Entre temps j’avais acheté un tandem et je sortais avec une bande de copains du village, j’étais complètement déconnecté des associations d’aveugles. Pour
la petite histoire en 1984 je ne sais plus par quel hasard je me retrouve administrateur dans une association montpelliéraine, à mon premier CA j’entends
un dénigrement désobligeant envers Marly-le-roi pour argumenter l’ouverture d’un centre identique dans le Gard devant le directeur de la CRAM. Je demande
la parole pour demander si autour de la table il y avait des personnes qui avaient effectué le stage de formation fonctionnelle à Marly, personne ne s’est
manifesté, j’ai dit donc tout le bien de mon stage et ce qu’il m’avait apporté, à la fin du CA le président a bondi sur moi en me disant que la règle était
de ne pas prendre la parole lors des réunions, j’ai pris mes affaires, ce fut mon premier et dernier CA et je ne voulais plus entendre parler d’association.
Arrive 1983 je me fais embarquer sur une liste pour les élections municipales sans succès, mais j’en garde un bon souvenir, la même année alors que je
n’y comptais plus on me propose un emploi, j’avais prospecté dans toute la région et aucune de mes demandes d’emploi n’avait abouti. C’est la caisse d’épargne
de Sète qui envisage d’embaucher un standardiste aveugle, je réfléchis et je tente ma chance, je suis encore au milieu d’une querelle d’associations qui
a failli faire capoter l’initiative de mon futur employeur. Mes horaires et la durée des transports me font passer 12 heures par jour en dehors de la maison,
nous avons hésité ma femme et moi que je donne ma démission, mais encore grâce à nos relations du village tout est rentré dans l’ordre et j’ai pu continuer
à occuper mon poste. La vie était belle, nous étions au soleil, nous avions une petite villa et sa piscine, j’avais du boulot, mais la santé d’Andrée se
dégradait. Malgré tout nous assumions les dures contraintes de maladie qu’est le diabète, les séjours à l’hôpital devenaient de plus en plus fréquents,
nous étions sur notre planète et tout s’estompait. Malheureusement en mai 1989, le coma diabétique fut trop fort, Andrée n’en a pas survécu. Tout dégringole,
tout est remis en cause, que vais-je faire dans cette région qui n’est pas la mienne, dois-je continuer à bosser, quel est maintenant mon but et mon avenir.
Encore une famille fantastique tout le monde était là pour me soutenir, au bout d’une semaine je leur ai dit que c’était à moi de décider de ma troisième
vie, la famille avait encore répondu présent, mais j’étais entouré d’amis au village, de voisins sympathiques et surtout de collègues fantastiques, alors
je voulais assumer seul mon devenir. J’ai donc repris le chemin du travail, mais je pataugeais quelque peu, les amis et voisins me voyaient d’un autre
oil, je n’étais plus un couple, mais moi seul et j’en reviens à mes collègues chauffeurs routiers je subissais le même regard et la même gêne des autres
envers moi. Je suis tombé bien bas, mon militantisme m’a fait quelque peu réagir et passer des caps nécessaires, les marches pour la libération de Nelson
Mandela, la non participation de la France à la première guerre du Golfe m’ont permis d’évacuer quelque peu ma souffrance. Je dois dire aussi que mon inscription
au CAP bancaire m’a remis en selle, j’ai bénéficié d’un élan de solidarité et de camaraderie de la part de l’ensemble de mes collègues pour m’enregistrer
les cours et de réviser avec eux, j’étais peu fier surtout pour eux quand j’ai réussi l’examen et surtout deuxième de ma promotion qui comptait 17 participants.
J’étais encore bien bas, mais je reprenais inconsciemment goût à la vie grâce à mon travail, au tandem, aux amis et aux collègues. En 1990 je voyais les
restructurations des caisses d’épargne sous un mauvais signe, des syndicats existaient, mais je m’y sentais mal, j’ai donc créé un nouveau syndicat, dans
la foulée j’ai été élu délégué du personnel et membre du comité d’entreprise. Le militantisme m’a encore fait oublier mes problèmes personnels, mais le
surmenage me jouait des tours. J’avais beaucoup maigri, ma carcasse me rappelait qu’elle avait souffert, j’étais plein de rhumatismes et de problèmes dorsaux.
En 1991 j’ai participé à une formation professionnelle dont le but était l’initiation à la micro informatique, c’est grâce à cette formation que j’ai rencontré
mon amie actuelle Claudine. Professionnellement mes craintes se font jour, nous passons d’une petite entité locale de 80 employés à une entité régionale
de 1500 employés, mes douleurs me font de plus en plus souffrir, je suis obligé de me farcir des anti inflammatoires qui me dégradent l’estomac. Je suis
obligé de me mettre en mi temps thérapeutique pour faire des séances de kiné soutenues, je revis, je décide donc de poursuivre mon travail à mi temps pour
m’occuper de moi. Entre temps mon poste a disparu à Sète, on me laisse végéter 6 mois sans emploi à la maison, on me propose ensuite un emploi plus valorisant
lié à la micro informatique à Montpellier. Dos au mur j’accepte, encore un changement d’horizon, il faut tout reconstruire et redécouvrir l’environnement
urbain. Grâce à Claudine j’ai renoué avec le milieu associatif, j’occupe mon mi temps non travaillé a mes loisirs (danse de salon, gymnastique, jogging,
généalogie, chorale), obligé de reconnaître que malgré notre courage et notre envie nous ne vivons pas au même rythme que des personnes valides et j’en
parle d’autant plus que j’en ai fait partie. Claudine m’a fait découvrir le ski de fond, nous avons créé la section loisir à l’AVH de Montpellier en 1996,
nous avons fêté notre 300.ème rando cette année. Nous avons été les instigateurs et premiers formateurs de la section informatique de l’union des aveugles
de Montpellier, nos limites de compétence atteintes nous avons laissé la main à une équipe de formateurs professionnels. J’ai accentué sur nos activités
associatives non pas pour nous valoriser, mais pour démontrer qu’à certains moment les associations vous gonflent, à d’autres moment pour moi ça devient
du militantisme et ça m’aide à m’épanouir. Professionnellement depuis 2 ans je suis revenu à mon emploi de standardiste où je m’éclate, oui l’informatique
dans la vie quotidienne m’a beaucoup apporté. Dans l’activité professionnelle ce n’est pas si simple que cela, les logiciels professionnels évoluent sans
cesse, je ne suis qu’un simple utilisateur comme tout employé lambda qui a le soutien du service informatique lequel ne comprend pas les spécificités de
nos adaptations. Je vivais mal la mise à l’écart de plus en plus grande provoquée par les objectifs personnels, la convivialité et la solidarité n’ont
plus droit de citer dans l’entreprise du XXI.me siècle. J’en conviens je n’ai pas aussi les bases d’études qui m’ont limité dans mon parcours professionnel,
mais je connais de jeunes aveugles qui ont de super bagages qui ont du mal à se vendre sur le marché de l’emploi, il faut certainement penser et réfléchir
à de nouvelles formations professionnelles afin de rendre accessible l’emploi dans le milieu ordinaire. Comme vous l’avez deviné j’aurai 55 ans l’an prochain,
je suis entrain de préparer mon départ à la retraite, j’ai abandonné toutes mes responsabilités associatives, je veux être libre lors de ma retraite pour
observer tout ce qui se passe autour de moi, avoir toujours la tête dans le guidon vous fait souvent patiner, le temps passe, la roue tourne, j’ai toujours
envie de connaître autre chose, est-ce un défaut ou une qualité à voir.

Comme toute personne marginale, je le revendique, c’est à nous d’aller au devant des personnes normales qui sont dans la normalité par conséquence, sinon
ce sont rarement elles qui osent nous aborder. Je pense que c’est très difficile de toujours être obligé de dédramatiser son état auprès de l’autre, nous
sommes des humains, nous avons nos soucis, nos problèmes que nous devons toujours faire transparaître. Je pense que toutes les personnes handicapés et
peut-être plus les aveugles, nous sommes toujours entrain de jouer la comédie soit pour être informé, sécurisé, reconnu ou oublié en fait depuis plus de
30 ans je suis un parfait comédien. J’étais timide, je suis devenu quelque peu sans gêne ; j’étais bordélique, je suis devenu presque maniaque ; j’étais
sportif moyen, je suis petit sportif ; j’étais inculte, j’essaie de me cultiver ; je passais inaperçu, je me fais remarqué ; je pouvais être négligé, je
suis obligé d’être presque élégant ;

Voici mon itinéraire de mon passé, je ne regrette rien, le passé et derrière moi je ne l’oublierai jamais, que me réserve l’avenir, nous verrons bien,
en
tout cas la vie est parfois chienne mais elle mérite d’être vécue.

Michel Michelland

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